
Contrairement à l’idée d’un simple projet d’ingénierie pour le sucre, le port de Saint-Pierre se révèle être un véritable creuset humain qui a façonné l’identité du sud de La Réunion. Son histoire n’est pas celle du béton, mais celle des hommes et des femmes – pirates, poètes, esclaves, engagés, pêcheurs et armateurs bretons – dont les destins se sont noués autour de ses bassins. Comprendre le port, c’est décrypter l’âme maritime complexe et métissée de l’île.
En longeant les quais du port de Saint-Pierre, entre les voiliers de plaisance et les barques de pêche colorées, on pourrait se contenter de l’image d’une marina animée, porte d’entrée vers le lagon du sud de La Réunion. Beaucoup y voient une infrastructure née d’une nécessité purement économique : offrir un débouché maritime à l’industrie sucrière florissante du XIXe siècle. Cette vision, bien que factuelle, occulte l’essentiel. Elle ignore les récits humains, les brassages culturels et les drames qui se sont joués sur ces rivages et qui continuent d’imprégner l’atmosphère des quartiers alentour, de Terre-Sainte au cimetière marin de Saint-Paul.
L’histoire du port de Saint-Pierre est bien plus profonde qu’un simple récit de travaux publics. C’est une saga humaine. Mais si la véritable clé pour comprendre son importance n’était pas dans ses jetées de basalte, mais dans les destins qu’il a attirés et façonnés ? C’est en adoptant cette perspective que l’on découvre un lieu qui est moins un terminus commercial qu’un carrefour de civilisations. Il est le point de convergence où la géographie de l’île, les ambitions économiques des colons et les espoirs ou les chaînes de milliers d’individus venus d’Afrique, d’Inde et d’Europe se sont rencontrés.
Cet article propose de remonter le cours de cette histoire complexe. Nous explorerons les traces laissées par les personnages illustres ou anonymes qui hantent ces lieux, décrypterons les savoir-faire ancestraux des gens de mer, et analyserons les forces économiques et humaines, de l’engagisme à l’influence bretonne, qui ont fait de ce port bien plus qu’une simple infrastructure : le cœur battant de l’identité maritime du Sud réunionnais.
Pour naviguer à travers cette riche histoire, nous aborderons les différentes facettes qui composent l’héritage du port et de ses environs. Ce parcours nous mènera des tombes du cimetière marin aux ateliers des charpentiers de marine, en passant par les grands chantiers qui ont marqué le paysage et les populations.
Sommaire : Le port de Saint-Pierre, miroir de l’histoire maritime réunionnaise
- Pirates ou poètes : qui sont les personnages célèbres enterrés face à l’océan à Saint-Paul ?
- Yole ou canot : comment sont fabriquées les barques colorées traditionnelles ?
- Comment fonctionne la pêche traditionnelle à la gaulette dans les passes ?
- L’erreur de relever un casier trouvé dans l’eau « pour voir »
- Corniche ou route en mer : comment l’homme a tenté de vaincre la falaise maritime ?
- Indiens ou Africains : qui étaient les travailleurs engagés après 1848 ?
- Les effondrements majeurs : comment l’eau a sculpté Mafate en 3 millions d’années
- Pourquoi y a-t-il autant de Bretons dans l’arbre généalogique des Réunionnais ?
Pirates ou poètes : qui sont les personnages célèbres enterrés face à l’océan à Saint-Paul ?
Pour comprendre l’aura maritime qui entoure le sud, un détour par le cimetière marin de Saint-Paul s’impose. Bien que situé à l’ouest, il est le panthéon où reposent de nombreuses figures liées à l’océan, dont l’influence rayonne sur toute l’île. Loin d’être un simple lieu de sépulture, ce site est une chronique à ciel ouvert de l’histoire réunionnaise. On y trouve le poète Charles-Marie Leconte de Lisle, chef de file du mouvement parnassien. Comme le rappelle l’historien Clovis Etchiandas, à la suite d’une bataille juridique, ses cendres furent rapatriées de France en 1977 pour reposer face à l’océan Indien qui a tant inspiré son œuvre.
La fausse tombe du pirate La Buse
L’une des tombes les plus visitées est attribuée au célèbre pirate Olivier Levasseur, dit La Buse. Pourtant, l’histoire est plus complexe. Exécuté à Saint-Paul en 1730, il ne peut avoir été enterré dans ce cimetière officiellement créé en 1788. Selon une enquête sur la véritable histoire de La Buse, la croix ornée de symboles pirates fut découverte et déplacée par un particulier après un cyclone en 1944. Le monument érigé dans les années 1970 est donc un mémorial symbolique, mais il ancre puissamment la mythologie de la piraterie dans l’imaginaire collectif réunionnais.
Mais le cimetière ne raconte pas que les histoires des puissants et des célèbres. Il est aussi un lieu de mémoire pour les anonymes et les oubliés de l’histoire. Les cyclones ont maintes fois révélé la tragique réalité de ce littoral : une étude menée après le cyclone Gamède a mis au jour les restes de plus de 2 000 ossements d’esclaves, qui reposent dans une zone non consacrée entre le cimetière officiel et l’océan. Ce lieu est donc un résumé saisissant de la société coloniale, où poètes, pirates fantasmés et esclaves se côtoient face à la mer.
Yole ou canot : comment sont fabriquées les barques colorées traditionnelles ?
Quittons les fantômes du passé pour nous ancrer dans le présent vibrant de Terre-Sainte, le quartier des pêcheurs de Saint-Pierre. C’est ici que bat le cœur de la culture maritime populaire du sud. Le spectacle des « yoles » et « canots » aux couleurs vives, tirés sur le sable ou amarrés dans le petit port, est emblématique. Ces embarcations ne sont pas de simples outils ; elles sont l’expression d’un savoir-faire artisanal transmis de génération en génération. Fabriquées en bois, souvent à partir de plans mémorisés plutôt qu’écrits, elles sont conçues pour être légères, maniables et résistantes aux vagues des passes.

Chaque barque est unique, personnalisée par des motifs et des couleurs choisies par son propriétaire, la transformant en une véritable signature flottante. Ce quartier, qui s’est développé avec la construction du port au XIXe siècle, a su préserver son âme. Il conserve un tissu urbain authentique fait de maisons basses, de cours arborées et de ruelles étroites qui débouchent sur la mer. C’est une communauté soudée, consciente de la valeur de son patrimoine, comme en témoigne cet habitant :
Terre-Sainte est comme le petit hameau gaulois en Bretagne : il résiste encore et toujours aux assauts des promoteurs immobiliers. Anciens pêcheurs pour une majorité d’entre eux, les habitants sont très attachés à leur quartier et forment une communauté soudée pour conserver la partie originelle restée intacte.
– Un habitant, sur cartedelareunion.fr
Cette résistance culturelle est également portée par une forte ferveur religieuse, incarnée par la Vierge des pêcheurs, Notre-Dame-du-Bon-Port, dont la procession annuelle pour la bénédiction des barques est un moment fort de la vie communautaire.
Comment fonctionne la pêche traditionnelle à la gaulette dans les passes ?
La culture maritime de Terre-Sainte ne se limite pas à la construction des barques ; elle s’exprime surtout à travers des techniques de pêche ancestrales, adaptées à l’environnement spécifique de la côte sud. La plus emblématique est sans doute la pêche à la gaulette. Pratiquée depuis les rochers de lave noire qui bordent le lagon ou directement depuis les barques dans les passes, cette technique utilise une longue canne en bambou ou en fibre de verre, sans moulinet. La dextérité du pêcheur fait toute la différence : il doit maîtriser le lancer, sentir la touche discrète du poisson et le remonter rapidement avant qu’il ne se réfugie dans les coraux.
C’est une pêche de patience et d’observation, qui cible des espèces comme les « capitaines », les « macabits » ou les « carangues ». Au-delà de la technique, la pêche est un mode de vie rythmé par les marées, la lune et une connaissance intime des fonds marins. Cette tradition est indissociable d’une forte dimension spirituelle et communautaire. L’oratoire Notre-Dame du Bon Port, par exemple, n’est pas seulement un lieu de prière, mais aussi un point de repère visuel essentiel pour les pêcheurs qui s’orientent en mer. Le maintien de ces traditions est un effort collectif qui soude la communauté.
Plan d’action pour observer la pêche traditionnelle avec respect
- Observer à distance : Ne vous approchez pas trop des pêcheurs pour ne pas les déranger dans leur concentration ou effrayer le poisson. Un zoom est votre meilleur allié.
- Privilégier le silence : Évitez les bruits forts. La pêche à la gaulette est une activité qui demande calme et attention.
- Ne pas poser de questions pendant l’action : Attendez une pause ou le retour de pêche pour engager la conversation, si le pêcheur semble disponible.
- Respecter le matériel : Ne touchez jamais aux cannes, aux appâts ou aux prises sans y avoir été explicitement invité.
- Acheter localement : Si l’occasion se présente, acheter du poisson directement au pêcheur est la meilleure façon de soutenir cette activité économique et culturelle.
Cette approche respectueuse permet de ne pas transformer un savoir-faire vivant en simple attraction touristique, mais de contribuer, à son échelle, à sa pérennité.
L’erreur de relever un casier trouvé dans l’eau « pour voir »
Naviguer dans les eaux réunionnaises, que ce soit en kayak, en paddle ou en bateau, peut amener à croiser des bouées signalant la présence de casiers de pêche. L’envie peut être forte de les relever « pour voir » ce qu’ils contiennent. C’est une erreur fondamentale qui heurte de front la culture et l’éthique des gens de mer. Il existe plusieurs raisons impérieuses de ne jamais toucher à un casier qui n’est pas le sien. La première est une question de respect du travail. Un casier représente un investissement en temps et en argent pour un pêcheur professionnel. C’est son outil de travail, sa source de revenus.
La deuxième raison est d’ordre légal. Relever le casier d’autrui et s’approprier son contenu est tout simplement assimilé à un vol de pêche. Les réglementations maritimes sont strictes à ce sujet, et les tensions peuvent vite monter si un plaisancier est surpris à manipuler l’équipement d’un professionnel. C’est une violation d’un code d’honneur non écrit mais universellement respecté par les marins.
Enfin, il y a une dimension de sécurité. Tenter de relever un casier, souvent lourd et pris dans les courants, depuis une embarcation légère peut être dangereux. De plus, un casier mal replacé ou dont le cordage est laissé à la dérive peut devenir un danger pour la navigation, en particulier pour les hélices des autres bateaux. Il est donc crucial de considérer ces bouées comme une propriété privée et une partie intégrante de l’écosystème économique local, à observer de loin mais à ne jamais déranger.
Corniche ou route en mer : comment l’homme a tenté de vaincre la falaise maritime ?
L’histoire maritime de La Réunion n’est pas seulement une histoire de ressources, mais aussi une lutte constante contre les obstacles naturels. Si le port de Saint-Pierre a été creusé pour s’ouvrir sur l’océan, ailleurs, l’enjeu a été de le longer. La côte ouest de l’île, avec ses falaises abruptes tombant à pic dans la mer, a toujours représenté un défi majeur pour la circulation. La route en corniche, qui relie Saint-Denis au reste de l’ouest, en est le symbole le plus spectaculaire et le plus tristement célèbre, en raison des éboulis meurtriers qui la menacent en permanence.

Cette tension entre la terre et la mer, entre la nécessité de se déplacer et la dangerosité de la géographie, est une constante à La Réunion. Le projet pharaonique de la Nouvelle Route du Littoral (NRL), un viaduc construit en mer pour remplacer la route historique, est la manifestation la plus moderne de cette bataille. Il montre que, plus d’un siècle après la construction du port de Saint-Pierre, l’ingénierie humaine continue de se mesurer à la puissance de l’océan et à l’instabilité du relief volcanique.
Cette lutte pour « vaincre » la falaise est le miroir de l’effort déployé pour creuser le port de Saint-Pierre. Dans les deux cas, il s’agit de projets monumentaux, coûteux et techniquement complexes, visant à surmonter une contrainte géographique pour permettre le développement économique et social de l’île. Ces grandes infrastructures façonnent le paysage de manière irréversible et racontent l’ambition humaine de dompter un environnement aussi magnifique que hostile.
Indiens ou Africains : qui étaient les travailleurs engagés après 1848 ?
Le port de Saint-Pierre n’est pas sorti de terre par magie. Sa construction, débutée en 1854, fut un chantier colossal qui a mobilisé une main-d’œuvre considérable. Après l’abolition de l’esclavage en 1848, la colonie a fait massivement appel à un nouveau système : l’engagisme. Des milliers de travailleurs, principalement originaires d’Inde (les « Malbars ») mais aussi d’Afrique et de Madagascar, furent recrutés sous contrat pour travailler dans les champs de canne à sucre et sur les grands chantiers d’infrastructure, dont celui du port.
Ce chantier fut un véritable gouffre financier et humain. Le creusement du bassin dans le platier de corail s’est avéré bien plus difficile et coûteux que prévu. Le projet, lancé sous l’impulsion du gouverneur Hubert Delisle, a rapidement épuisé les subsides de l’État et de la colonie, forçant les habitants et la commune à contribuer directement. Il a fallu près de 30 ans et un emprunt final de 1,5 million de francs pour que le port soit enfin inauguré en 1883. Ces chiffres donnent une idée de l’ampleur de l’effort fourni.
Derrière ces chiffres se cachent les vies de ces travailleurs engagés, qui ont œuvré dans des conditions extrêmement pénibles. Leur rôle a été fondamental, non seulement dans l’édification physique du port, mais aussi dans le façonnage de la société réunionnaise. Ils ont apporté avec eux leurs cultures, leurs langues et leurs religions, contribuant de manière décisive au métissage qui caractérise l’île aujourd’hui. Le port de Saint-Pierre est donc aussi un monument à leur labeur et à leur résilience, une trace indélébile de cette période charnière de l’histoire sociale de La Réunion.
Les effondrements majeurs : comment l’eau a sculpté Mafate en 3 millions d’années
Le titre de cette section peut sembler hors de propos : quel est le lien entre les effondrements géologiques qui ont formé le cirque de Mafate et le port de Saint-Pierre ? Le lien est l’eau. À La Réunion, l’eau est à la fois une force destructrice et une source de vie. C’est l’érosion massive causée par des pluies torrentielles qui a creusé les cirques, créant des paysages spectaculaires mais difficiles d’accès. Mais c’est cette même eau, captée et canalisée, qui a permis l’irrigation des plaines côtières et l’essor de la culture de la canne à sucre.
C’est précisément cette richesse agricole, entièrement dépendante de l’eau, qui a rendu la construction d’un port dans le sud de l’île non seulement souhaitable, mais absolument nécessaire. Sans un moyen d’exporter le sucre produit en masse, la prospérité du sud était compromise. Le port est donc la conséquence directe de la géographie et de l’hydrographie de l’île. C’est ce que résume parfaitement cette analyse des archives de la ville :
Cette prospérité agricole du milieu du 19ème siècle lancera Saint-Pierre dans l’aventure maritime.
– Archives de la Mairie de Saint-Pierre, Histoire de la ville
Le port de Saint-Pierre n’est donc pas une structure isolée. Il est l’aboutissement d’une chaîne logique qui commence dans les Hauts de l’île, avec les pluies qui sculptent le relief et alimentent les rivières. Il incarne la réponse de l’homme à un double défi : transformer une contrainte naturelle (le relief escarpé) en un atout (des terres irriguées) et surmonter une autre contrainte (l’absence de port naturel) pour valoriser cet atout sur le marché mondial.
À retenir
- Plus qu’un port, un carrefour : Le port de Saint-Pierre a été le point de rencontre de populations diverses (Bretons, engagés, esclaves), façonnant une culture maritime métissée unique.
- Un héritage vivant et fragile : Les traditions des pêcheurs de Terre-Sainte, de la fabrication des barques à la pêche à la gaulette, sont le témoignage actuel de cette riche histoire.
- Une histoire de défis : La construction du port fut un projet pharaonique, symbolisant la lutte de l’homme pour surmonter les contraintes géographiques et économiques de l’île.
Pourquoi y a-t-il autant de Bretons dans l’arbre généalogique des Réunionnais ?
Si les engagés ont fourni les bras pour construire le port, les capitaux et l’impulsion initiale sont souvent venus d’ailleurs, et notamment de Bretagne. Au XIXe siècle, de nombreuses familles d’armateurs, de négociants et de propriétaires terriens bretons ont investi massivement dans l’économie de plantation réunionnaise. Leur influence a été déterminante dans le développement de villes comme Saint-Pierre. La plus emblématique de ces figures est sans doute Gabriel Le Coat de Kerveguen, un sucrier et riche propriétaire d’origine bretonne qui a laissé une empreinte durable sur la ville.
L’imposant entrepôt Kerveguen, qui borde le port et abrite aujourd’hui le siège des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), est le symbole le plus visible de cette puissance. Selon un article de Détours en France sur les incontournables de Saint-Pierre, cette bâtisse témoigne de l’empreinte laissée par ces familles bretonnes dans l’architecture et l’économie locale. Ces « grands blancs » formaient l’élite économique et politique de la colonie, et leur vision du développement, axée sur l’agro-exportation, a directement mené à la décision de construire le port.
Cette connexion historique explique la présence de nombreux patronymes bretons dans l’arbre généalogique de certaines familles réunionnaises. Le port de Saint-Pierre est donc aussi le fruit de cette ambition venue de l’autre bout du monde. La double vocation de la ville, à la fois tournée vers la terre (la canne) et vers la mer (le commerce), est parfaitement résumée dans ses armoiries. Celles-ci arborent à la fois des cannes à sucre et un voilier, symbolisant cette alliance indissociable qui a fondé la prospérité de Saint-Pierre.
Le port de Saint-Pierre est bien plus qu’une simple infrastructure. Il est un livre d’histoire à ciel ouvert, un lieu où chaque pierre, chaque nom de rue, chaque barque colorée raconte une bribe de l’aventure humaine réunionnaise. Pour mettre en pratique ces clefs de lecture, l’étape suivante consiste à parcourir ses quais et les ruelles de Terre-Sainte non plus comme un simple visiteur, mais comme un archéologue du présent, attentif aux traces du passé.