
Les cirques de La Réunion constituent l’un des phénomènes géologiques les plus remarquables au monde. Ces trois amphithéâtres naturels – Mafate, Cilaos et Salazie – témoignent d’une histoire volcanique complexe qui s’étend sur plusieurs millions d’années. Né de l’effondrement progressif du massif du Piton des Neiges, chaque cirque présente des caractéristiques géomorphologiques uniques qui en font des laboratoires naturels exceptionnels pour comprendre les processus d’érosion et de formation du relief en milieu volcanique tropical. Cette configuration géologique singulière a d’ailleurs valu à l’île de La Réunion une reconnaissance internationale, avec l’inscription des Pitons, cirques et remparts au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2010.
Ces formations naturelles dépassent largement le cadre géologique pour devenir de véritables écosystèmes intégrés, où se mêlent phénomènes hydrologiques, climatiques et biologiques. L’étude de leur genèse révèle des mécanismes d’une complexité fascinante, impliquant des processus d’érosion régressive, d’effondrement caldérique et d’altération hydrothermale qui continuent d’évoluer sous nos yeux. Comprendre ces dynamiques permet non seulement d’appréhender l’évolution passée de l’île, mais aussi d’anticiper les transformations futures de ces paysages exceptionnels.
Processus de formation géologique des cirques de la réunion par effondrement caldérique
La genèse des cirques réunionnais s’inscrit dans l’histoire volcanique complexe du Piton des Neiges, édifice volcanique bouclier qui a dominé la construction de l’île pendant près de 2,5 millions d’années. Cette formation géologique majeure a connu plusieurs phases d’activité intense, ponctuées par des épisodes d’effondrement spectaculaires qui ont façonné l’architecture actuelle des trois cirques. Le processus de formation caldérique, bien que répandu dans les régions volcaniques, atteint à La Réunion des dimensions et une complexité remarquables.
Mécanismes d’érosion régressive dans le massif du piton des neiges
L’érosion régressive constitue le moteur principal de la formation des cirques réunionnais. Ce phénomène, caractérisé par le recul progressif des têtes de vallée vers l’amont, s’est développé de manière particulièrement intense dans le contexte tropical humide de La Réunion. Les précipitations exceptionnelles, parfois supérieures à 10 000 mm par an sur certains secteurs des remparts, créent des conditions d’érosion extrêmes qui découpent progressivement les flancs du massif volcanique.
Le processus débute par l’incision de vallées radiales qui drainent les flancs du volcan bouclier. Ces vallées, initialement peu profondes, s’approfondissent rapidement sous l’action combinée de l’érosion fluviale et des phénomènes de sape. L’alternance des coulées basaltiques avec des niveaux plus tendres favorise la formation de gradins structuraux qui accélèrent l’érosion régressive. Cette configuration géologique particulière explique pourquoi les cirques présentent des parois en escalier, caractéristiques des paysages volcaniques stratifiés.
Chronologie volcanique et datation des phases d’effondrement
Les études géochronologiques révèlent une chronologie précise des phases d’effondrement caldérique. La formation des cirques s
’étale sur une longue période allant approximativement de 1,4 million à 200 000 ans avant notre ère. Les datations radiométriques (notamment par la méthode 40Ar/39Ar) ont mis en évidence plusieurs crises volcaniques majeures, chacune associée à des épisodes d’instabilité structurale du Piton des Neiges. À mesure que la chambre magmatique se vidangeait partiellement, le toit de l’édifice se trouvait fragilisé, préparant les futurs affaissements.
Les premières grandes phases d’incision qui préfigurent les cirques actuels remontent à environ 500 000 ans. C’est à cette période que les vallées commencent à se transformer en véritables amphithéâtres par érosion régressive. Les grands effondrements caldériques, quant à eux, semblent s’être succédé entre 250 000 et 200 000 ans, entraînant la création de volumes négatifs considérables au cœur du massif. Depuis la mise en sommeil du Piton des Neiges, il y a environ 12 000 ans, les processus dominants sont devenus essentiellement érosifs, ce qui explique que la morphologie des cirques reste aujourd’hui très dynamique.
Rôle des failles radiales dans la structuration des amphithéâtres naturels
La structuration des cirques de Mafate, Cilaos et Salazie ne peut être comprise sans prendre en compte le rôle fondamental des failles radiales. Ces fractures profondes, organisées en éventail autour du centre du Piton des Neiges, ont guidé l’implantation des vallées principales et contrôlé l’orientation des remparts. On peut les comparer à des lignes de faiblesse préexistantes dans un bloc de verre : lorsqu’il casse, la rupture suit préférentiellement ces plans déjà fragilisés.
Au fil des épisodes éruptifs, ces failles radiales ont été réactivées à plusieurs reprises, facilitant la remontée des magmas et la mise en place de dykes ou de filons. Or, ces intrusions, plus résistantes que les coulées environnantes, ont parfois joué un rôle protecteur local face à l’érosion, créant des arêtes et pitons (comme les Trois Salazes) qui dominent les cirques. Inversement, là où les failles se recoupaient avec des niveaux altérés, elles ont servi de zones de drainage préférentiel pour les eaux météoriques, accélérant l’incision et le creusement des amphithéâtres naturels que nous observons aujourd’hui.
Impact de l’altération hydrothermale sur la déstabilisation des flancs volcaniques
L’altération hydrothermale a constitué un autre facteur clé dans l’évolution des cirques de La Réunion. Dans les phases actives du Piton des Neiges, la circulation de fluides chauds riches en gaz et en éléments dissous à travers l’édifice a profondément modifié la composition minéralogique des roches. Les basaltes initialement compacts ont été transformés en assemblages argileux nettement moins cohésifs, créant de vastes « poches de faiblesse » dans les flancs du volcan. À l’échelle de l’île, on peut imaginer ces zones comme des charnières fragilisées, prêtes à céder sous la contrainte.
Lorsque les pluies tropicales s’infiltrent aujourd’hui dans ces niveaux altérés, elles accentuent la dégradation mécanique et chimique, favorisant glissements de terrain, éboulements et recul rapide des remparts. De nombreux glissements historiques, notamment sur les versants de Cilaos et de Salazie, sont associés à ces horizons hydrothermalement altérés. Comprendre leur distribution est devenu un enjeu majeur pour la cartographie des aléas et la réduction des risques géomorphologiques dans les zones habitées des cirques.
Architecture géomorphologique spécifique du cirque de mafate
Parmi les trois cirques de La Réunion, Mafate se distingue par son isolement extrême et par une architecture géomorphologique particulièrement morcelée. Entaillé de ravines profondes, dominé par des remparts abrupts et ponctué de plateaux perchés, il offre un exemple spectaculaire de relief « en puzzle » façonné par l’érosion différentielle. Cette configuration unique explique à la fois la richesse paysagère du cirque et les contraintes fortes qui pèsent sur l’occupation humaine et les itinéraires de randonnée.
Configuration des îlets isolés : Grand-Place, Roche-Plate et marla
Les îlets du cirque de Mafate – tels que Grand-Place, Roche-Plate ou Marla – constituent de véritables micro-terrasses découpées dans l’épaisseur du massif. Ces replats, souvent accrochés au-dessus de ravines encaissées, se sont formés à la faveur de niveaux structuraux plus résistants ou d’anciens dépôts d’éboulis stabilisés. Pour les populations marronnes d’hier comme pour les Mafatais d’aujourd’hui, ces îlets ont représenté des refuges naturels, à la fois difficiles d’accès et relativement protégés des aléas de crue.
Grand-Place occupe ainsi une position stratégique sur un élargissement de la vallée de la Rivière des Galets, tandis que Roche-Plate s’adosse à un puissant rempart qui la surplombe de plusieurs centaines de mètres. Marla, le plus élevé des îlets (plus de 1 600 m), est installé sur un ancien col comblé et adossé aux reliefs qui séparent Mafate de Cilaos. En parcourant ces îlets, on prend concrètement la mesure de la fragmentation du relief : chaque hameau est comme une île dans un archipel minéral, reliée aux autres uniquement par un réseau de sentiers suspendus.
Réseau hydrographique de la rivière des galets et ses affluents
Le réseau hydrographique de Mafate est dominé par la Rivière des Galets, véritable épine dorsale du cirque. Prenant sa source sur les pentes du Piton des Neiges, elle collecte les eaux de multiples ravines affluentes telles que le Bras d’Oussy, le Bras de Sainte-Suzanne ou encore le Bras des Merles. Ce maillage serré, associé à des pentes très fortes, engendre des crues rapides et puissantes, caractéristiques des régimes torrentiels de montagne tropicale. Vous imaginez la force d’un orage quand chaque ravine devient un véritable toboggan d’eau et de blocs?
Les bassins d’érosion comme celui du Bras d’Oussy ou les gorges encaissées de la Roche Ancrée témoignent de la puissance de ce réseau. La Rivière des Galets joue également un rôle majeur dans l’accessibilité du cirque, puisqu’elle sert de couloir d’entrée depuis la côte ouest via la piste remontée en 4×4 jusqu’à Deux-Bras. Sur le long terme, l’incision fluviatile continue d’abaisser le plancher du cirque, contribuant au surcreusement des vallées et à l’accentuation des contrastes de relief entre planchers d’îlets et remparts.
Formations géologiques caractéristiques des remparts de maïdo
Le rempart du Maïdo, qui domine la façade ouest de Mafate, est l’un des plus beaux « livres ouverts » sur l’histoire géologique du Piton des Neiges. Sa coupe naturelle expose une superposition de coulées basaltiques, de niveaux scoriacés et de filons verticaux qui permettent de reconstituer l’empilement des séquences volcaniques. Depuis le belvédère du Maïdo, on observe distinctement ces strates comme les pages d’un manuscrit, chacune correspondant à un épisode éruptif ou à une phase de repos.
La forte verticalité du rempart résulte à la fois de la cohésion des coulées massives et de la proximité de grandes failles qui ont surélevé brutalement le bloc occidental par rapport au cœur du cirque. Certaines parties du rempart présentent des escarpements quasi orthogonaux, témoignant de ruptures brutales plutôt que d’un simple modelé érosif. Par endroits, l’altération hydrothermale a cependant fragilisé les parois, donnant naissance à des couloirs d’éboulis qui strient le rempart de cicatrices claires bien visibles depuis le fond du cirque.
Zones d’éboulis et cônes de déjection dans le bassin de mafate
À la base des remparts, les matériaux arrachés aux parois se concentrent sous forme de vastes zones d’éboulis et de cônes de déjection. Ces structures sont particulièrement bien développées à l’aplomb des grands couloirs d’avalanches rocheuses ou des ravines actives. Elles traduisent l’intense dynamique gravitaire qui affecte en permanence le cirque de Mafate. À l’échelle du paysage, ces cônes forment parfois de véritables avancées triangulaires dans le lit des rivières, obligeant les cours d’eau à se dévier ou à les entailler.
Pour l’observateur averti, la distribution de ces cônes de déjection constitue un indicateur précieux des zones de forte instabilité des remparts. Dans certains secteurs, les habitants ont su tirer parti de ces dépôts meubles pour créer des jardins ou des zones de cultures maraichères, tout en restant conscients des risques associés. Les sentiers de randonnée eux-mêmes évitent généralement les pieds de couloirs les plus actifs, ce qui illustre la manière dont l’organisation du territoire s’ajuste en permanence aux processus géomorphologiques en cours.
Particularités hydrogéologiques et thermales du cirque de cilaos
Le cirque de Cilaos se singularise par la présence d’un système hydrothermal encore actif à basse température, héritage direct de l’histoire volcanique de l’île. Ses sources chaudes, ses aquifères perchés et la complexité de sa circulation souterraine en font un terrain d’étude privilégié pour comprendre le fonctionnement hydrogéologique des édifices volcaniques. Cette singularité explique aussi en grande partie l’essor historique de la station thermale de Cilaos et la réputation thérapeutique de ses eaux.
Sources thermales de cilaos et leur origine géothermique profonde
Les sources thermales de Cilaos résultent de la circulation profonde d’eaux météoriques qui s’infiltrent à haute altitude dans les fractures du massif. En descendant en profondeur, ces eaux se réchauffent au contact de roches encore chaudes ou par gradient géothermique accentué, puis remontent vers la surface le long de failles ou de zones de fracture ouvertes. On estime que la température initiale de ces eaux peut atteindre 60 à 70 °C dans les réservoirs profonds, avant de se refroidir partiellement lors de leur remontée.
Historiquement, ces émergences thermales ont été captées pour alimenter les anciens thermes de Cilaos, qui attiraient une clientèle venue chercher un soulagement à diverses affections rhumatismales ou dermatologiques. Même si l’exploitation a évolué, les études géochimiques récentes confirment l’origine profonde et le temps de résidence relativement long de ces eaux. Cela rapproche le système de Cilaos de certains champs géothermiques de moyenne enthalpie étudiés dans d’autres arcs volcaniques insulaires.
Système aquifère perché dans les formations basaltiques
La structure interne du cirque de Cilaos favorise la mise en place d’aquifères perchés, c’est-à-dire de nappes d’eau souterraine suspendues au-dessus du niveau de base des vallées. L’empilement de coulées basaltiques, généralement perméables, est en effet régulièrement interrompu par des niveaux plus argileux ou plus altérés qui jouent le rôle de couches semi-imperméables. L’eau s’accumule alors sur ces horizons, formant des réservoirs locaux qui alimentent résurgences, sources et ruisseaux permanents.
Ce fonctionnement par « étages » explique la présence d’une multitude de petites sources à différentes altitudes sur les versants de Cilaos, ainsi que la relative régularité du débit de certains cours d’eau, même en saison sèche. Pour les habitants, cette organisation des aquifères représente une ressource précieuse, mais aussi un défi en matière de captage et de protection de la qualité de l’eau. À l’échelle de la gestion du territoire, mieux connaître ces nappes perchées permet d’anticiper les effets des variations climatiques et des épisodes extrêmes de précipitations sur la ressource hydrique locale.
Minéralisation des eaux et propriétés thérapeutiques documentées
Les eaux de Cilaos se caractérisent par une minéralisation spécifique, fruit de leur long parcours à travers les roches volcaniques et les fractures hydrothermales. Elles présentent généralement une dominante bicarbonatée et sodique, associée à des teneurs variables en silice, en calcium et en oligo-éléments (fer, manganèse, fluor, etc.). Cette signature chimique reflète l’équilibre entre dissolution des minéraux primaires (plagioclases, pyroxènes) et précipitation secondaire de phases argileuses et siliceuses.
Dès le XIXe siècle, des médecins ont documenté les effets bénéfiques de ces eaux thermales sur certaines pathologies : affections rhumatismales, troubles digestifs fonctionnels ou encore états de fatigue chronique. Si les protocoles modernes exigent aujourd’hui des études cliniques plus rigoureuses, l’usage traditionnel et l’expérience thermale accumulée à Cilaos restent des marqueurs forts de cette dimension thérapeutique. Pour le visiteur, la consommation modérée de ces eaux minérales, combinée à l’altitude et à l’air vivifiant du cirque, contribue à cette impression de « cure de montagne » si caractéristique de Cilaos.
Influence du col du taïbit sur la circulation atmosphérique locale
Le Col du Taïbit, qui relie Cilaos à Mafate, n’est pas seulement un passage emblématique pour les randonneurs ; il joue aussi un rôle subtil dans l’organisation de la circulation atmosphérique locale. À plus de 2 000 m d’altitude, cette brèche dans les crêtes sert de couloir pour les échanges d’air entre les deux cirques. Lorsque les alizés d’est s’engouffrent dans le relief, une partie des masses d’air est déviée par ce col, favorisant des mouvements de brises de pente et de vallées particulièrement marqués.
Concrètement, ces circulations différentielles contribuent à la formation rapide de nuages en fin de matinée sur les versants exposés, ainsi qu’à des variations brutales de visibilité au sommet du col. Ce jeu complexe entre relief et atmosphère explique pourquoi la fenêtre météo pour profiter du panorama Taïbit–Cilaos–Mafate est souvent limitée aux premières heures du jour. À plus long terme, ces micro-circulations influencent aussi la répartition de la pluviométrie et donc l’humidité des sols, ce qui se répercute sur la végétation et la dynamique érosive des versants.
Écosystèmes endémiques et zonation altitudinale de salazie
Le cirque de Salazie, souvent décrit comme le plus verdoyant des trois, se distingue par une mosaïque d’écosystèmes étroitement liée à la forte humidité ambiante et au gradient altitudinal. De la forêt hygrophile de basse altitude aux landes d’altitude en passant par les formations de brouillard, chaque étage de végétation abrite son cortège d’espèces endémiques de La Réunion et, parfois, strictement propres au cirque. Explorer Salazie, c’est ainsi parcourir en quelques kilomètres un véritable transect écologique du milieu tropical humide.
Forêt hygrophile de basse altitude autour d’hell-bourg
Autour d’Hell-Bourg et le long de la Rivière du Mât, la forêt hygrophile de basse altitude se développe sous l’influence directe des alizés d’est chargés d’humidité. Cette formation végétale, caractérisée par des arbres à larges feuilles, une canopée relativement fermée et une abondance de fougères, de mousses et de lianes, joue un rôle majeur dans la régulation hydrique du cirque. Le couvert végétal agit comme une gigantesque éponge, interceptant les gouttelettes de brouillard et les pluies fines avant de les restituer progressivement au sol.
On y rencontre des espèces indigènes emblématiques comme le tamarin des Hauts dans ses occurrences les plus basses, mais aussi de nombreuses essences introduites qui se sont parfois naturalisées. Sous la pression des activités humaines passées (défrichements, cultures, exploitation forestière), cette forêt a localement reculé, laissant place à des friches ou à des cultures de chouchou. Les efforts actuels de restauration écologique cherchent justement à reconstituer des lisières forestières fonctionnelles afin de maintenir la continuité écologique le long des ravines et des versants.
Espèces végétales rares dans les ravines de salazie
Les ravines profondes qui strient le cirque de Salazie abritent des micro-habitats particulièrement favorables à certaines espèces végétales rares. L’ombre permanente, l’humidité élevée et la protection relative contre les vents forts créent des niches écologiques où se maintiennent fougères, mousses et phanérogames endémiques très spécialisées. Certaines d’entre elles ne se rencontrent que dans quelques ravines bien précises, ce qui confère à ces milieux un intérêt patrimonial majeur.
Parmi ces espèces, on peut citer des fougères arborescentes localisées, des orchidées épiphytes discrètes ou encore des arbustes endémiques adaptés aux parois ruisselantes. Pour les botanistes, ces ravines constituent de véritables « refuges climatiques » ayant permis à des lignées anciennes de survivre aux fluctuations passées de température et de pluviométrie. Leur fragilité est cependant extrême : un glissement de terrain, une crue exceptionnelle ou une invasion d’espèces exotiques peut suffire à déstabiliser définitivement ces populations réduites.
Microclimats créés par les cascades du voile de la mariée
Les grandes cascades de Salazie, et en particulier le Voile de la Mariée, génèrent des microclimats très contrastés à l’échelle de quelques dizaines de mètres. Le panache de fines gouttelettes, les variations rapides de température et la forte humidité relative au pied des chutes d’eau créent des conditions propices au développement d’une végétation de paroi humide. Mousses, hépatiques, petites fougères et plantes rupicoles se relaient ainsi pour coloniser les moindres anfractuosités de la roche.
Pour le visiteur attentif, observer ces parois revient à lire une « carte vivante » des gradients environnementaux : plus on s’éloigne de l’axe de la chute, plus la composition floristique se modifie. Ces microclimats participent aussi au confort thermique local, en générant des brises fraîches perceptibles même en saison chaude. Cependant, la fréquentation touristique accrue au pied de certaines cascades impose d’importantes précautions de gestion afin de limiter le piétinement, l’érosion des sols et l’introduction de plantes exotiques invasives le long des sentiers.
Corridor écologique entre le piton d’anchaing et les plaines
Le Piton d’Anchaing, bloc isolé campé au centre du cirque, est relié aux forêts de Bébour et de Bélouve par un ensemble de crêtes, de cols et de vallons qui forment un véritable corridor écologique. Ce continuum paysager permet la circulation d’espèces animales (oiseaux, invertébrés, chauves-souris) et la dispersion des graines entre le cœur de Salazie et les hautes plaines intérieures. Dans un contexte de changement climatique, ces axes de connectivité jouent un rôle crucial pour l’ajustement des aires de répartition des espèces en fonction des conditions nouvelles.
Des études de terrain récentes montrent que plusieurs espèces d’oiseaux endémiques de La Réunion utilisent ces crêtes comme routes de déplacement saisonnier. De même, la continuité forestière le long de ce corridor limite la fragmentation des habitats, un enjeu majeur pour maintenir des populations viables à long terme. Pour les gestionnaires du Parc national, la préservation de ce corridor entre Piton d’Anchaing et Plaines est donc une priorité, qui implique de contrôler les défrichements, de lutter contre les espèces invasives et de sensibiliser les usagers des sentiers à l’importance de ces zones de passage.
Dynamiques érosives contemporaines et risques géomorphologiques
Si les cirques de La Réunion sont nés de processus anciens, ils restent aujourd’hui des systèmes éminemment actifs où l’érosion et la gravité façonnent en continu le paysage. Les épisodes de pluies extrêmes liés aux cyclones ou aux fortes perturbations tropicales déclenchent régulièrement glissements de terrain, chutes de blocs, crues torrentielles et remobilisation d’éboulis. Ces dynamiques érosives contemporaines constituent un enjeu majeur pour la sécurité des habitants, l’entretien des sentiers et la préservation des infrastructures dans les cirques de Mafate, Cilaos et Salazie.
Les remparts, déjà fragilisés par l’altération hydrothermale et les anciennes phases d’effondrement, présentent de nombreux secteurs instables surveillés par des réseaux de capteurs ou par des campagnes de photogrammétrie aérienne. En Cilaos, par exemple, certains versants surplombant la route aux 400 virages font l’objet de dispositifs de protection (filets, merlons, ouvrages de drainage) régulièrement renforcés après chaque évènement majeur. À Salazie, des mouvements de terrain peuvent provoquer la fermeture temporaire de la route d’accès au cirque, isolant ponctuellement les villages.
Dans Mafate, l’absence de route rend la question des risques géomorphologiques encore plus sensible : un éboulement majeur sur un sentier clé peut couper un îlet de tout accès pédestre pendant plusieurs jours. Les autorités et les gestionnaires du Parc national travaillent donc en étroite collaboration avec les habitants pour suivre l’évolution des itinéraires, adapter les tracés et informer les randonneurs des conditions de sécurité. Pour qui souhaite arpenter ces reliefs, une préparation sérieuse, la consultation des bulletins météo et des avis de fermeture de sentiers, ainsi qu’un équipement adapté restent indispensables.
Conservation patrimoniale et enjeux de développement durable
Inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, les cirques de Mafate, Cilaos et Salazie se situent au croisement de plusieurs enjeux : préservation des paysages et des écosystèmes, maintien des modes de vie traditionnels et développement d’un tourisme responsable. Comment concilier l’accueil de centaines de milliers de visiteurs chaque année avec la fragilité intrinsèque de ces milieux volcaniques et de leurs communautés? Cette question est au cœur des politiques de gestion menées par le Parc national de La Réunion et les collectivités locales.
Sur le plan écologique, les priorités portent sur la lutte contre les espèces exotiques envahissantes, la restauration des forêts indigènes et la protection des zones de ravine à forte valeur patrimoniale. Des programmes de replantation, de contrôle des pestes végétales et de suivi de la faune endémique sont mis en œuvre dans les trois cirques, souvent avec la participation des habitants et d’associations locales. En parallèle, la mise en place de chartes de bonnes pratiques pour les activités de randonnée, de canyoning ou d’hébergement vise à limiter l’empreinte écologique du tourisme de nature.
Sur le plan socio-économique, le défi consiste à soutenir les activités traditionnelles (agriculture de montagne, artisanat, thermalisme, hébergement en gîte) tout en offrant des perspectives aux jeunes générations. À Cilaos, le développement des filières autour du vin, des lentilles et de la broderie illustre la possibilité de valoriser des savoir-faire locaux dans une logique de circuits courts. À Salazie, la mise en avant du patrimoine bâti créole d’Hell-Bourg et des itinéraires de découverte thématiques contribue à diversifier l’offre touristique au-delà de la seule contemplation des cascades.
Dans Mafate, l’équilibre est encore plus délicat : l’accès uniquement pédestre garantit une forme de protection naturelle, mais impose aussi des contraintes fortes aux habitants, qui dépendent des hélicoptères pour le ravitaillement lourd. La régulation des flux de visiteurs, la gestion des déchets, la sobriété énergétique et la valorisation d’un tourisme véritablement immersif et respectueux sont donc au cœur des réflexions. Au final, la pérennité des cirques de La Réunion comme territoires vivants repose sur un pari collectif : faire de ces amphithéâtres naturels exceptionnels non seulement des joyaux à contempler, mais aussi des modèles de cohabitation harmonieuse entre géologie, biodiversité et sociétés humaines.